A vos plumes contre le fléau du despotisme !

« Je n’interviewe jamais des professionnels de la communication comme des hommes politiques ou des chefs d’entreprise ». L’assemblée boit les paroles et attend impatiemment la suite. « Quand je pars en reportage, j’arrive et je sonne à la porte. Je me présente en disant que je suis journaliste et là, le visage de mon interlocuteur tombe ! Pour le rassurer, je dis qu’il n’y a pas de caméra. Ensuite, une lueur s’éclaire dans ses yeux : « Mais je vous connais ? Vous êtes Florence Arthaud ! » Rires dans la salle. « Je réponds que non puis mon interlocuteur interpelle quelqu’un dans la maison : « eh ! il y a un otage devant la porte ! » Ce jeudi soir à l’auditorium du Musée Fabre, Florence Aubenas est venue présenter son dernier livre à l’invitation de la librairie Sauramps. Les lecteurs-spectateurs sont captivés. « En France » (édition de L’Olivier) est une série de reportages parus dans Le Monde. Loin des temps forts de l’actualité, Florence Aubenas s’est attachée à dépeindre notre pays tel qu’il est, en pleine crise. 121140_couverture_Hres_0

Dommage que si peu de journalistes aient fait le déplacement car c’est toujours une vraie leçon de journalisme que de venir écouter ce grand reporter du Monde qui est passée par les colonnes de Libération et du Nouvel Observateur. « Quand j’ai commencé le métier, pour moi, la réussite c’était de partir loin », se rappelle-t-elle. Irak, Syrie, Afghanistan, Aubenas a sillonné le monde dans ses zones les plus compliquées. « Ce que m’a appris ce livre, c’est que le grand reportage est aussi au coin de la rue. ça m’a rabattu le caquet ! » Elle revient là aux sources d’un métier qui vit une véritable crise d’identité. Crise irrémédiablement liée à la crise démocratique du pays !

« Le fléau du despotisme »

« Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses semblables est l’attribut le plus frappant qui distingue l’homme de la brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de l’homme à l’état social, le lien, l’âme, l’instrument de la société, le moyen unique de la perfectionner, d’atteindre le degré de puissance, de lumière et de bonheur dont il est susceptible. » C’est ainsi qu’un certain Maximilien Robespierre ouvrit son « Discours sur la liberté de la presse » (1). Et que l’homme / la femme communique ses pensées « par la parole, par l’écriture ou par l’usage de cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et qui assure à chaque homme les moyens de s’entretenir avec le genre humain tout entier, le droit qu’il exerce est toujours le même, et la liberté de la presse ne peut être distinguée de la liberté de la parole ; l’une et l’autre est sacrée comme la nature ; elle est nécessaire comme la société même », poursuit-il.

Le discours mériterait d’être cité dans son ensemble tellement il se suffit à lui-même et qu’il éclaire l’obscur envie de réprimer l’expression que ce soit dans une organisation ou dans les frontières d’un Etat. Poursuivons tout de même avec ceci : « Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque partout appliquées à la violer (la liberté de la presse, ndlr)  ? C’est que les lois étaient l’ouvrage des despotes, et que la liberté de la presse est le plus redoutable fléau du despotisme. Comment expliquer, en effet, le prodige de plusieurs millions d’hommes opprimés par un seul, si ce n’est par la profonde ignorance et par la stupide léthargie où ils sont plongés ? » L’esprit de la grande Révolution qui libéra nos aïeux du joug monarchique résonne aujourd’hui comme un cri alors que le repli sur soi et la censure semblent s’immiscer dans nos veines comme un poison mortel.

Robespierre

Le premier antidote est donc de dire, d’écrire les choses ! Robespierre ne dit pas autre chose : « Mais que tout homme qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie ; qu’il puisse opposer sans cesse les droits de l’humanité aux attentats qui les violent, la souveraineté des peuples à leur avilissement et à leur misère ; que l’innocence opprimée puisse faire entendre impunément sa voix redoutable et touchante, et la vérité rallier tous les esprits et tous les cœurs aux noms sacrés de liberté et de patrie ; alors l’ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint de reculer à chaque pas ou de venir se briser contre la force invincible de l’opinion publique et de la volonté générale. »

La plume dans le web

Dans le grand barnum médiatique diffusant partout la pensée unique, des îlots de protestation persistent pour « dévoiler les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie. » Cette tyrannie qui est aujourd’hui économique appuyée par un un monde politique complaisant. Il y a la presse nationale où L’Humanité, Politis, Le Monde Diplomatique font oeuvre de salubrité publique. Puis, il y a la galaxie de la presse qu’on peut qualifier d’alternative. Alternative par son propos et son modèle où prime l’engagement de ses acteurs. Fakir, Le Ravi, CQFD et bien d’autres encore. Ces femmes et ces hommes engagé-e-s font leur la phrase mythique d’Albert Londres : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »

Avec Internet, la presse s’est considérablement renouvelée comme Mediapart qui remet l’enquête au cœur du métier. A Montpellier, nous avons Montpellier journal qui rend ses lettres de noblesse à la presse locale. Mais Internet a aussi ouvert un nouvel espace d’expression où tout à chacun peut porter sa plume dans le web.La blogosphère est devenue un milieu à part entière qui se rapproche bien souvent du journalisme gonzo. Ce journalisme venu des Etats-Unis qui est une enquête subjective où l’auteur s’exprime à la première personne. Le magazine Actuel a, en son temps, popularisé le procédé. Que chacun-e raconte un fait de son point de vue est une re-prise de parole de l’espace public salutaire en ces temps d’auto-censure perpétuellle. Ces auteurs ont « conservé le sentiment de [leur] dignité » cher à Robespierre.

Crise démocratique

CQFD-UneLe livre d’Aubenas a trois entrées : le journalisme, bien sûr, la crise sociale qu’elle dépeint et la crise politique que vit la France. « On vit une situation très particulière et peu de gens mesure ce qui se passe », explique-t-elle. Et de pointer un réel « dysfonctionnement des partis politiques ». « Par exemple, pour contrer le Front national, le PS crée une cellule anti-FN, je leur dis : faites plutôt une cellule pro-PS ! » Aubenas reste dans son rôle, ne prend jamais parti et rend compte des choses.« Quand on est journaliste, on se dit qu’on va changer les choses. Dans les écoles de journalisme, on vous met toujours un peu de « J’accuse » de Zola dans le biberon »,explique-t-elle. La référence aux Zola, Londres et consorts est la vertu dans laquelle se drape la profession pour faire oublier ses petites lâchetés quotidiennes. Car, tout au long de son propos, Florence Aubenas insiste bien sur le fait que, dans la société, il y a une défiance des journalistes.

« Par cela même que la liberté de la presse fut toujours regardée comme le seul frein du despotisme, il en est résulté que les principes sur lesquels elle est fondée ont été méconnus et obscurcis par les gouvernements despotiques, c’est-à-dire dans presque tous les gouvernements. Le moment d’une révolution est peut-être celui où ces principes peuvent être développés avec le moins d’avantage, parce qu’alors chacun se ressouvient douloureusement des blessures que lui a faites la liberté de la presse ; mais nous sommes dignes de nous élever au-dessus des préjugés et de tous les intérêts personnels », disait Robespierre en préambule de son discours. Élevons-nous et prenons la plume pour lutter contre le fléau de tous les despotismes.

1-  « Les idées de Robespierre sur la liberté de la presse se trouvent résumées dans ce discours, qui avait été composé pour être prononcé à la tribune de l’Assemblé nationale, et qui ne le fut pas faute d’occasion sans doute. Il parut en brochure sous ce titre : Discours sur la liberté de la presse. Paris, de l’Impr. nationale, 1791, in-8e de 23 p »

Une réflexion sur “A vos plumes contre le fléau du despotisme !

  1. Je ne peux qu’approuver. la tyrannie est très fréquente chez les petits chefs mais elle se remarque moins et est donc encore plus dangereuse.
    La tyrannie c’est aussi le renoncement, « le vote utile » reniant ses engagements pour garder ses petits avantages et donc son petit pouvoir.

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