Prendre la rue pour ne pas y mourir

Malgré la fin d’année, le temps n’était pas à la fête ces derniers jours. En plus des cadeaTintin-Angoulêmeux, ces vacances de Noël ont apporté leur lot d’inhumanité et de tristesse. Tout à commencé la veille de Noël. Au petit matin, les habitants d’Angoulême découvrent que des bancs de la ville ont été grillagés. La raison ? Empêcher les sans-abris de faire une halte dans le centre-ville. Suite aux protestations locales et comme une goutte d’eau qui a fait débordé le vase, les réseaux sociaux ont fait tweets et statuts communs pour dénoncer ce scandale. La mobilisation a payé. La nuit suivante, les grillages ont été retirés même si pour la mairie cet enlèvement n’est que « provisoire ». Cette petite victoire symbolique a bien vite été rattrapée par les réalités hivernales que sont le froid et ses ravages. En effet, en quelques jours, six sans domicile fixe (SDF) ont trouvé la mort dans les rues de France. Et, à Montpellier, quel sort leur est-il réservé ? Enquête.

Cachez ces pauvres que je ne saurais voir !

Pour Anne-Yvonne Le Dain, députée PS de la deuxième circonscription de l’Hérault et vice-présidente au conseil régional, ce qui s’est déroulé à Angoulême est « terrifiant ».  D’après l’élue, faire ça « la veille de Noël » n’est pas acceptable, remettant en cause l’aspect « visuel, telegenique » du grillage. Elle poursuit en écrivant : « Ils auraient pu enlever les bancs de pierre. Personne n’aurait rien vu, n’aurait rien su », avant d’ajouter « ils auraient pu faire autrement. Les remplacer par d’autres obstacles. Plus doux, plus discrets, plus soft. » Si la forme lui semble terrifiante, le fond lui n’a pas l’air de poser problème. C’est d’autant plus vrai qu’en terme de banc enlevé la députée devrait s’y connaitre. En effet, il y a quelques semaines, à proximité de sa permanence, située rue André Michel, un 10904827_10205750604110833_460873105_nbanc a été retiré sans faire d’émule. Là, pas de réaction de la part de l’élue. Le procédé a sans doute été assez discret à son goût.

Pourtant, banc grillagé ou supprimé, le résultat est semblable et d’Angoulême à Montpellier la logique est la même. Dans le centre-ville quand il n’est pas retiré, le mobilier urbain est accompagné d’ « autres obstacles » comme des barres ou des pics, le but étant bien sûr de repousser les pauvres. Dans les nouveaux quartiers chics comme Port-Marianne le problème ne se pose plus : les constructions ne comprennent aucune structure permettant de se poser. Au fur et à mesure des suppressions et des customisations barbares, la ville ne devient plus un lieu de vie mais bel et bien un lieu de consommation où la misère fait tâche, un espace aseptisé de toute ébullition citoyenne où pour s’asseoir il faut se payer un café et pour se promener il faut aller au centre commercial. Le tout avec une pauvreté invisible puisque repoussée mais pas moins présente. Mairie, agglomération, banques, assurances et commerces, voici un exemple de ce que réserve Montpellier aux pauvres sans-abris. De l’argent pour créer l’illusion il y en a, pour trouver des solutions, manifestement pas.

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Une fois bravée l’agressivité du mobilier urbain, les SDF doivent faire face au déni et à la dureté de l’Homme. C’était au mois de décembre dernier. Je me rendais au Pavillon Populaire, lieu des manifestations vigneronnes où se chantait l’internationale et des meeting du Front Populaire. Devant culmine même une stèle en mémoire de Jean-Jaurès. Dorénavant dédié à l’art photographique, je suis allé voir l’exposition consacrée à un photographe américain, Aaron Siskind (1903-1991). Arrivé devant le Pavillon Pop’ comme on le surnomme, je trouve trois sans-abris en train de chanter sur les marches du bâtiment. Au sourire que me fait l’un d’entre eux je réponds de la même manière et j’entre dans l’édifice.

Au début du parcours,  une biographie de l’artiste est imprimée sur le mur. On y apprend notamment qu’il avait été membre de la Photo League, une coopérative très engagée socialement et composée de photographes New-yorkais. Au milieu d’une série de photos concernant Harlem j’entends un employé du musée au téléphone. Au bout du fil, la police municipale de Montpellier. L’intéressé leur explique que des mendiants sont devant le bâtiment et qu’il faudrait les déloger. C’est avec dépit que je poursuis cette série de photos d’un lourd sens social. Quand je sors, les escaliers sont vides. Si certains peuvent s’en réjouir, c’est encore plus dépité que je me demande si la gauche ne se résume pas à de vieux clichés, de vieilles battisses et des stèles commémoratives. Chassés par des pics, signalés comme des bêtes et même épiés par les caméras, la jungle urbaine n’est d’aucune pitié. Au contraire, elle s’acharne !

 Le délit de survie

Pourchassés tels des fugitifs ou des animaux à fourrure dans ces villes qui leur font comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus, c’est naturellement que certains cherchent à trouver un toit. Il faut dire que cela tombe bien, dans une commune comme Montpellier on estime à plus de 10 000 le nombre de logements vacants soit près de 8% des habitations ! En France, d’après The Guardian, ce sont 2,4 millions de logements vides qui narguent ces naufragés de la vie. Dans toute l’Europe, il y a 11 millions de logements inoccupés, largement de quoi abriter les 4,1 millions de sans-abris du continent. A Montpellier comme ailleurs, nombreux sont les gens à ne pas attendre ce qui ne viendra jamais des pouvoirs publics, c’est donc vers le squat qu’ils se dirigent. Cet été une de ces occupations militantes à largement fait parler d’elle. Il s’agissait de Lutopia abritant vagabonds solitaires et familles sans toit. Ce squat de 90 personnes avait alors formé un collectif. Situé avenue de Lodève, dans un bâtiment appartenant à l’Ordre des  avocats et devant abriter une nouvelle école pour les futurs défenseurs, le squat avait reçu une ordonnance l’informant d’un suCapturersis de deux mois avant expulsion. Pourtant avant de criminaliser et de sanctionner, il faudrait d’abord comprendre. « En lien avec de nombreux travailleurs sociaux, nous pallions la responsabilité de l’État à garantir la dignité des hommes et des femmes (…) Aucune mesure n’a été prise par les pouvoirs publics pour reloger les personnes hébergées », assuraient des occupants à Midi Libre. Un représentant du collectif ajoutait même : « Très vite, nous avons accueilli de nombreuses familles privées de toit, au regard de la pénurie de logements sociaux à Montpellier ».

Mais le 23 octobre au matin, il était clair pour tous le monde que la préfecture n’avait décidément rien compris. Ce sont pas moins de cents policiers et CRS qui sont venus déloger les squatteurs. Une expulsion qui s’est effectuée « dans des conditions inacceptables » (voir vidéo), a déploré Médecins du Monde qui y est allé de son tweet. Là encore, femmes, hommes et enfants, en situation précaire, demandeurs d’asile, gens du spectacle ou sans-papiers déjà au pied du mur et tentant de sortir la tête de l’eau ont été traités comme des délinquants. En lot de consolation « les pouvoirs publics ont IMG_4124proposé une nuit d’hôtel à deux personnes âgées et un couple avec enfant », mentionne France 3. Le silence lourd de sens de la mairie avait alors fait contraste avec Grenoble qui avait su tenir tête au préfet dans un cas similaire. Mais comme la pauvreté ne se combat pas à coup de matraque, nous avons récemment appris que Lutopia 2.0 avait vu le jour Avenue d’Assas. Souhaitons lui cette fois-ci de ne pas être vu comme une menace mais comme une nécessité malheureuse qui appelle a de vrais actes politiques, plus que policiers.

Si avoir un toit est une nécessité, l’appel du ventre est encore plus fort. Pourtant là aussi c’est une véritable galère et vouloir manger devient une infraction. Léa, Mike et Adrien, étudiante, chômeur et technicien du spectacle logent au KaLaj, un autre squat montpelliérain. Pour manger ils ont pris l’habitude de faire les poubelles des grandes surfaces. « Les produits sont périmés de la veille ou du jour même, mais ils sont toujours bons », assure Adrien au journal l’Humanité. Ce 27 mai, face à un frigo vide, ils décident de se rendre à l’Intermarché de Frontignan. Le soir venu, ils pénètrent dans l’enceinte du supermarché et vont fouiller les poubelles. « On trie, on se sert et on nettoie derrière nous », précise Adrien. « Notre objectif n’est pas de faire chier le magasin, on veut revenir. »

Mais cette fois, en ramenant leur butin au camion, la brigade anticriminalité (BAC) les attend. « La totale, se souvient Adrien. Mains en l’air, fouille au corps et du véhicule… Ils étaient persuadés qu’on avait volé dans la réserve du magasin. Quand ils ont vu que c’étaient des sacs-poubelle qui puent avec des produits périmés, ils ont compris. » Pourtant, ils vont tout de même être emmenés au poste, subir douze heures de garde à vue avec prises d’empreintes et d’ADN. Cerise sur le gâteau, c’est avec une citation à comparaître que les trois ventres vides sont relâchés. « C’est n’importe quoi ! s’emporte Adrien. La pauvreté est criminalisée et la BAC protège le profit d’une entreprise, au lieu de garantir la sécurité des citoyens. » Pour s’être servi dans des poubelles, ils risquent donc jusqu’à sept ans de prison et 100 000 euros d’amende. Ce type de procès s’est déjà déroulé à Nantes où un jeune homme a pris trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général pour « vol » de denrées périmées dans les poubelles d’un Super U. L’audience qui devait se tenir le 3 décembre au tribunal correctionnel de Montpellier a été renvoyé au 3 février prochain. Nul doute qu’il y aura un comité de soutien. Ce système D indispensable aux plus précaires, témoigne de la pauvreté grandissante et met aussi en exergue le gaspillage alimentaire de la grande distribution. C’est dans ce contexte que des mouvements comme Les Gars’pilleurs se sont formés dans tout le pays.

Les sociétés de l’agroalimentai10904848_10205750604070832_428674313_nre ne sont pas les seules à se comporter ainsi avec les démunis. Ainsi, à ce jeu là les firmes de l’eau et de l’énergie ne sont pas en reste. Chaque année en France il y a plus de 500 000 coupures de gaz et d’électricité. On prive aussi d’eau 100 000 foyers par an. Véolia, entre autres fournisseurs, va même jusqu’à licencier ses employés ne voulant pas couper le robinets aux familles comme dernièrement à Avignon. Omniprésente à Montpellier, la même firme continue de priver des habitants de cette ressource pourtant vitale. La multinationale ignore t-elle que c’est illégale ? Ou profite t-elle de la méconnaissance des lois et la fragilité sociale des personnes ?

L’Etat compte les morts, les braves pansent les plaies

Alors que certaines villes comme Douai et Rodez font de macabres découvertes dans leML-040115-Massena-2urs rues, le plan grand froid est activé à Montpellier. Jusqu’au 31 mars la préfecture a ouvert un service d’urgence pour SDF dans l’ancienne gendarmerie Massena située, elle aussi, avenue de Lodève. Dans son édition du 4 janvier 2015, Midi Libre a illustré son article avec la photo ci-contre. Problème, il ne s’agit pas du tout du bon endroit. En effet les 40 places mises à disposition ne se trouvent pas dans ce bâtiment mais en réalité dans des préfabriqués numérotés et placés devant un immeuble vide qui serait bien plus utile en étant réaménagé (voir photos ci-dessous).

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Dans ce même journal il est rapporté que « le préfet de l’Hérault, Pierre de Bousquet, l’a visité le soir du réveillon de la Saint-Sylverstre ». Une belle posture pour celui qui avait ordonné une expulsion violente de Lutopia juste un peu plus bas. Il saluait ce soir-là les mêmes types de profils qu’il avait mis à la rue il y a quelques mois de ça. Mais le préfet n’était pas le seul à faire ses visites d’hypocrisie, pardon de courtoisie. Philippe Saurel, maire de Montpellier, a lui aussi fait le tour des services d’urgence et des centres d’hébergement la nuit du Nouvel An.

Pendant que les personnalités politiques cultivent leur image, les associatifs et travailleurs sociaux dédoublent d’effort pour s’occuper des personnes en détresse malgré le manque de moyens toujours plus important. A Montpellier, la Croix Rouge est constamment sur le terrain : nourriture, vêtements, accès postal et internet, tout est fait pour aider au mieux. Bien loin du charity business des Enfoirés qui seront en concert à l’Arena fin janvier, des associations comme Sakado appelle chacun d’entre-nous à confectionner des sacs de vivre, habits et livres pour les sans abris. Voici un desciptif de l’association en vidéo :

Rejetés de l’espace public, chassés des squats, criminalisés quand ils tentent de survivre et malmenés par les multinationales de l’eau et de l’énergie, c’est une véritable vie dure qui est menée contre ceux qui ont déjà une dure vie. L’Etat se désengage. Ce sont alors les citoyens qui comblent le vide. Mais est-ce un fonctionnement pérenne ? Est-ce la société que nous voulons ? C’est à croire qu’un bon pauvre est un pauvre qui se tient le plus loin possible de n’importe où et le plus près possible de nulle part. Ce qui se nommait lèpre au Moyen-âge porte désormais le nom de misère. Après tout ce temps, ne faudrait-il pas penser à la guérison plutôt que l’exclusion ? Réquisitions, premiers litres d’eau et kW/h gratuits avec tarifs progressifs, obligation pour les grandes surfaces de donner la nourriture au lieu de la jeter, les solutions ne manquent pas. Les actes en revanche, si. Au sens propre ou figuré : prenez la rue, la pauvreté n’est pas une fatalité !

4 réflexions sur “Prendre la rue pour ne pas y mourir

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