Les enfants de la République sont en deuil

« En ce début d’année où le vol noir des corbeaux sur nos plaines ombre nos Libertés… », écrit un ami sur les réseaux sociaux. Effectivement, 2015 n’est pas une bonne année qui commence. Elle est marquée par la mort. De trop nombreuses morts qui forment autant de tombes sur le drapeau de notre République. L’émotion générale est légitime. Il faut laisser le temps nécessaire aux larmes et aux pleurs. Ensuite viendra le temps de la réflexion raisonnée. Car la Raison est vitale pour la survie de la République ainsi frappée en plein cœur.

LJH-Chambeiron30 décembre 2014, une mort qui est passée quasi inaperçue sonnait comme une alerte symbolique d’un glissement profond du pays. Robert Chambeiron tirait sa révérence à 99 ans, après une vie de lutte exemplaire. Dernier « acteur vivant du Conseil National de la Résistance », rappelle L’Humanité, il commença dans les années 1930 alors que « le fascisme rôde, le nazisme croît. » La menace brune est bien réelle et « en tant qu’humaniste, républicain social et démocrate antifasciste, il s’engage à gauche, résolument, pour le progrès et la justice sociale. Il fait partie de ces femmes et de ces hommes pour qui le pire étant en train de prendre de la force, l’engagement est au prix d’une vie. Il n’a alors que vingt et un ans. »

Sous l’occupation nazie, il poursuit la lutte aux côtés de Jean Moulin et de ses frères et sœurs de Résistance. S’ils combattent l’ennemi, ils pensent à un idéal de société qu’ils façonnent avec le CNR. « Le programme du CNR était totalement de gauche, parce que… il faut se souvenir de ce que disait Mauriac : c’est quand même dans la classe ouvrière que la Résistance a puisé ses forces vives ! », racontait-il à Gilles Perret dans le documentaire « Les jours heureux ». Soixante-dix ans plus tard, qu’est devenue la gauche ? Où sont les fondements du programme du CNR ? « Mort de Robert Chambeiron, ultime survivant d’un CNR qu’on enterre », titre Marianne. Aujourd’hui, en remettant en cause la Sécurité sociale, les retraites, l’assurance chômage, le livre d’histoire de notre République sociale est écorné.

Enfants de la Résistance, qu’avez-vous retenu de vos héros ?

Dans les tous premiers jours de janvier 2015, l’information tombe : le maire divers droite de Champlan dans l’Essonne, Christian Leclerc, refuse à une famille rom d’enterrer son enfant dans le cimetière de la commune. L’indignation s’empare du pays ! Dans la nuit du 25 au 26 décembre dernier, la petite fille de trois mois est décédée de la mort subite du nourrisson. Ses parents qui vivent dans une précarité extrême l’avait prénommée Maria Francesca. « Maria comme sa grand-mère, et Francesca comme la France, où elle est née et reposera, même si ce n’est pas dans la ville où elle aura vécu sa courte vie », explique Le Parisien. Ils l’avaient appelée Francesca en référence à la France ! Car certainement, pour eux, la France c’est avant tout des valeurs : « Liberté, égalité, fraternité ». En refusant de l’enterrer, le maire de Champlan a piétiné l’écharpe tricolore qu’il reçut lors de son investiture. Qu’un élu de la République agisse de cette façon reste répugnant et doit nous interroger. La France glisse. Et jusqu’où laisserons la glisser sans rien dire, sans rien faire ?

Stigmatisation, racisme, communautarisme semblent prendre le pas dans cette actualité bien lourde. Enfants de la Résistance, qu’avez-vous retenu de vos héros ? Il y a quelques années à Toulouse, j’ai eu la chance d’interviewer Jeanine Morisse, une résistante qui venait de publier un livre, ladoujeviens« Là d’où je viens ». Pendant plusieurs heures, ce petit brin de femme me raconta là d’où elle venait, des entrailles du camp de concentration de Ravensbrück. Elle portait le matricule 27 781. Très vite ma gorge se noua. J’étais à la fois impressionné et terrifié par son témoignage. Je me prenais en pleine gueule la réalité de la cruauté nazie. Je ne parlais plus. Après son récit, je laissais l’émotion retomber. Et je voulais à tout prix avoir son point de vue sur l’actualité du moment. Nous étions en 2008 et Nicolas Sarkozy avait créé le terrifiant « Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Quelques semaines auparavant, j’avais participé à une manifestation autour du centre de rétention de Cornebarrieu, au pied de l’aéroport de Blagnac. Les grillages, les caméras de vidéosurveillance, véritables miradors des temps modernes, m’avaient fait froid dans le dos. Là, on y parquait les « sans-papiers », hommes, femmes, enfants dont des nourrissons. Terrifiant !

Je demandais à Jeanine son point de vue sur tout ça. Sa réponse restera gravée à jamais dans ma mémoire. Je vous la livre ici pêle-mêle : « Quand je regarde la télévision, ce qui m’inquiète, c’est que je vois revenir ce contre quoi on s’est battu. À l’époque ça avait commencé comme ça, tout doucement. Et maintenant, c’est à vous les jeunes de résister. » Je lui répondis : « Mais, si ça empire, je serai incapable de m’engager comme vous l’avez fait ! » « Vous le ferez, j’en ai aucun doute », me répondit-elle comme une évidence. Avant de repartir de chez elle, je lui demandais qu’elle me dédicace mon exemplaire de son livre. « Merci de ne pas oublier ! », écrivit-elle. Je repartis chamboulé par cette rencontre qui requestionnait mon engagement. Non, je n’aurais jamais le courage de cette dame si les choses empiraient, me disais-je. Et, depuis, à chaque fois que je repense à ça, j’entends Jeanine me répondre : « mais à l’époque, on n’avait pas le choix, il fallait se battre pour notre liberté ! » À l’époque, elle n’avait que vingt-et-un an.

La liberté assassinée

7 janvier 2015. Sur les réseaux sociaux, je lis un message faisant état d’une fusillade dans les locaux de Charlie Hebdo. Ce sont des gens qui se sont réfugiés sur le toit d’un immeuble qui racontent. J’ai d’abord pris ça pour un fake avant d’allumer la télévision. L’horreur en direct. Des dessinateurs, des salariés et des policiers sont abattus dans ce qui ressemble à une véritable opération militaire. Le long glissement de la France trouve-là un épilogue dévastateur. La liberté lâchement assassinée ! Ce 7 janvier 2015, nous avons été nombreux à pleurer devant notre écran. Depuis, nous sommes aussi nombreux à être déboussolés et à nous lever chaque matin avec l’impression d’avoir pris un énorme coup derrière la tête.

JeSuisCharlie-Montpellier

Je ne ferais pas ici de pseudo analyse d’une situation qui semble m’échapper complètement. La Raison viendra après le temps de l’émotion. Il y a seulement une seule chose qui est sûre : notre liberté est menacée. Menacée par ceux qui sèment la terreur. Menacée aussi par ceux qui vont tenter de récupérer l’événement pour mettre la République au pas de leurs aspirations nauséabondes. Dimanche, nous participerons comme beaucoup à la grande Marche républicaine qui se tiendra dimanche à Montpellier (15h, devant le Club de la presse, Place du Nombre d’Or). Et comme à chaque fois que je sens la France glissée, je repense à ma rencontre avec Jeanine Morisse, je me remémore les paroles de Robert Chambeiron. Et, chose très bête j’avoue, je retourne regarder la photo de Jean Moulin qui est affichée au jardin du Peyrou à l’endroit même où elle avait été prise à l’époque. Et, enfin, quand j’ai mal à ma République, je me redis tout bas : « Liberté, égalité, fraternité ».

Crédit photo de Une : Xavier Malafosse, rassemblement de soutien à Charlie Hebdo de Montpellier (07/01/15)

JeSuisCharlie

 

 

Une réflexion sur “Les enfants de la République sont en deuil

  1. Merci pour la mise en perspective ! Après le temps des émotions… passons à la réflexion, à l’analyse, à la construction, à « l’ère du Peuple »… collectivement !

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