Une respiration dans le chaos

Cet après-midi, une partie de la brasserie du Dôme de Montpellier se transforme en salle de théâtre. Au fond à gauche, un piano de bois présente ses touches blanches et noires bien alignées. Sur le mur, des Unes de Charlie Hebdo sont accrochées en mémoire au canard qui a perdu de si belles plumes. Les tables sont dressées. Les verres et les couverts reposent sur les napperons roses. La salle se remplit petit à petit. Fabien, le pianiste, commence à jouer. Nourdine Bara, le comédien, entre sur cette scène improvisée. Pendant une heure, le temps agité de ces derniers jours se suspend. Dans ce chaos, nous sommes vingt-cinq personnes à prendre une grande respiration.

L’ambiance est lourde dans le pays. Après avoir suivi deux prises d’otages à la télévision hier, voilà que je me 10931263_392346624272130_4180763438692835864_nretrouve à en vivre une en direct dans les rues de Montpellier. Là aussi, le temps s’est suspendu. Que se passe-t-il ? Terrorisme ? L’agitation fait place à la stupéfaction des Montpelliérains qui s’amassent derrière les barrières dressées par les forces de l’ordre. Une grande partie de l’Ecusson est inaccessible. Un homme a voulu braqué une bijouterie rue de l’Argenterie avant de se retrouvé piégé. Il prend deux femmes en otage. La presse suit l’événement. L’essaim de caméras, d’appareils photo et de stylos se déplacent au gré du développement de l’action. Des véhicules au vitres fumées passent devant nous. Les hommes cagoulés du GIPN en descendent lourdement armés. Ceux-là même que nous avions tous suivi l’après-midi à la télévision. Policiers, secouristes, journalistes et habitants sont tous reliés par la même tension.

Poète du quotidien

Dans ces moments étranges, la culture sous toutes ces formes est un moyen de nous échapper ensemble dans une autre réalité. Nourdine a commencé à jouer un premier extrait de son spectacle « Le tour de toi en écharpe ». Il nous projette dans une salle de classe. Assis à son pupitre, il mesure ses petits camarades avec ses doigts. Je sens même le bois de l’ancien bureau alors qu’il nous raconte sa vision des choses. Il est comme ça Nourdine, il porte un regard singulier sur les choses, sur les gens, sur ce qui relie les gens entre eux.

affiche Menil (1)Nous nous étions rencontrés…, je ne sais même plus la date exacte. Peu importe. Il m’avait invité à une de ses agoras qu’il organisait à La Paillade. Une Agora où se rencontrait citoyens et journalistes pour des échanges à bâtons rompus dans le plus grand respect de tous les points de vue. Depuis, on est resté en contact tous les deux. Nous nous observions dans nos engagements respectifs. J’admirais sa façon de reprendre la rue et de mélanger des personnes qui, au quotidien se croisent certainement, mais ne s’adressent même pas un regard. Il est comme ça Nourdine, il met en lien.

Il est toujours dans sa classe. Il vient de nous embarquer dans ses pensées. Cette fois, il regarde un oiseau par la fenêtre de son collège. Il – son personnage – n’est pas très bon à l’école. Il n’est pas non plus une personnalité en vue parmi ces adolescents. On s’identifie. Met-il un peu, beaucoup, passionnément de lui dans ce personnage ? Je n’en sais rien. Et je m’en fous. J’aime sa sensibilité, la poésie de ses textes qui sont issus d’une série de monologues publiés dans un livre. Un bourdon entre dans la classe ! Il se jette dessus, l’enroule dans le rideau. Et il demande une feuille de papier. Les autres ne réagissent pas, « les radins même pour une page de cahier. » La professeure lui tend un papier. Et il court relâcher le bourdon aux grillages du collège. Les autres ne comprennent pas. Les poètes ont toujours été de grands incompris.

Évadons-nous pour voir le monde différemment !

Cette respiration théâtrale nous fait du bien. On s’évade. « Évadons-nous pour voir le monde différemment ! », journal-de-jean-rene-huguenin-1002697208_MLdevrait-être le cri de ralliement. « Ne méritent le nom d’hommes que ceux qui savent ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent devenir. Non pas rêver ma vie, mais faire vivre mes rêves. » Lors d’une balade urbaine aux Arceaux, je tombe sur une cagette pleine de vieux livres. Un homme en emporte deux dans son sac. Je furète et m’approche. Il en reste cinq. Je tourne leurs pages marquées par le temps. « Journal », est titré l’un d’eux. Il date de 1964 et me propose de plonger dans l’intimité d’un illustre inconnu : Jean-René Huguenin qui donne, entre autre, sa vision de l’humanité.

L’homme a marqué sa génération avec son unique roman « La côte sauvage ». Emporté en 1962 dans un accident de la route, il n’en fera pas d’autre. Je le découvre et au bout des premières ligne, j’aime son écriture. J’aime aussi sa vision de la vie, ses démons me parlent, son regard sur la mort m’intrigue. Je m’évade en dévorant ces pages et tout en lui a un écho : « Ma naïveté, c’est d’avoir confondu ce que j’exige de moi-même et ce que les autres me demandent », écrit-il.

Au Dôme, Nourdine entame le troisième extrait de sa pièce. C’est un huis-clos avec sa maman. Enfin la maman du personnage. La dame est âgée et beaucoup voudraient l’envoyer chez les fous. « Elle est juste plus fragile », raconte le comédien. Pendant un temps, je jurerais qu’il parle de lui. En fait, je ne veux pas le savoir. Ce mystère est la magie des beaux textes et du théâtre. Et le voilà qu’il entraîne sa mère dans une valse. Je les imagine danser.

L’heure est terminée. Les applaudissements fusent dans la salle de théâtre éphémère. Je viens de prendre ma respiration de la journée. Dehors, le soleil brille. Cette étonnante douceur printanière me ressaisit. Je garde pour moi ce petit moment de bonheur. La phrase d’Huguenin me revient : « Le bonheur s’achète à coups de silences et d’oreilles bouchées. Vérité qui le brise, je te préfère ! » Une phrase à méditer. Pour que nos vies reprennent du sens, respirons la culture à plein nez !

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