Où est passé le socialisme du quotidien ?

Au lendemain du premier tour des élections départementales, le constat est sans appel : l’extrême-droite est présente au second tour dans vingt-deux cantons sur vingt-cinq dans l’Hérault. À Montpellier, le FN sera présent dans quatre cantons sur cinq dimanche prochain ! Le 22 février, nous écrivions : « On comprend que ce n’est pas le fond politique qui préoccupe. (…) Pendant ce temps-là, l’Hérault prend le risque de devenir d’un bleu azur moucheté de taches brunes. » Pas besoin d’être grand clerc, il suffisait de constater le vide politique des programmes des partis. Quant à « la gauche sans fond », elle a depuis longtemps déserté le terrain idéologique pour se draper dans l’effroi face à la montée du FN. Quand ce cercle vicieux s’accélère, c’est la République qui est pris de vertige. Et les citoyen-ne-s ont la nausée.

La carte publiée dans Midi Libre ce matin fait froid dans le dos. Et Montpellier n’échappe pas à la règle d’un département qui se rembrunit à mesure que les élections passent. D’après nos calculs, sur la ville de Montpellier, l’abstention est de 54,7%. En rapport au premier tour des élections municipales en 2014, le FN est le seul parti en véritable progression. Avec 12 829 voix, il obtient 2 500 voix de plus qu’au premier tour des municipales. Pour les candidats Saurel estampillés « majorité municipale » – en prenant en compte le fait qu’il n’y avait pas de binôme sur le canton Montpellier-Castelnau – cumulent 11 992 voix, soit une perte de 4 844 voix par rapport au premier tour des municipales. Cela leur permet tout de même de se maintenir au second tour dans quatre des cinq cantons de la ville.

Carte publiée dans Midi Libre (23 mars 2015)

Carte publiée dans Midi Libre (23 mars 2015)

Avec 6 270 voix, le Front de Gauche est en progression de 700 voix par rapport à l’élection municipale mais ne parvient pas à mobiliser l’ « extrême gauche » (LO, NPA, POI) non présente à cette élection qui avait pourtant rassemblée 2 333 voix en 2014. Pour le PS, c’est la dégringolade. Avec 11 948 voix cumulées aux 5 833 voix d’EELV , le rassemblement n’atteint même pas les 18 550 voix du premier tour des municipales obtenues par la liste menée par Jean-Pierre Moure. La droite traditionnelle se fait aussi envoyer valser. Avec 13 984 voix de l’UMP, du MoDem et de l’UDI, cette addition est bien loin des 19 996 voix du premier tour de 2014. À noter, que hors classement de parti,  il y a en plus 1 807 voix divers gauche surtout dans le canton 1. Quant au vote blanc, il rassemble 1 849 voix sur la ville.

Le coupable idéal

Face à cet énième constat, une partie de la gauche préfèrera taper sur les abstentionnistes. Il faut bien trouver un coupable idéal. Celles et ceux qui tiennent ce discours auront laissé leur capacité d’analyse au vestiaire. « Depuis près de trente ans, à chaque consultation, l’abstention bat un nouveau record », écrivent Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen (Le Monde diplomatique, mai 2014). « Si l’on ajoute les personnes qui ne sont pas inscrites sur les listes (7 % de la population qui pourrait l’être), le non-vote avoisine les 50 % lors des scrutins européens, régionaux, cantonaux, et même législatifs et municipaux », poursuivent les professeurs en sciences politiques.

GB4Depuis 1970, la sociologie des électorats évolue  : « Si la gauche dépendait encore principalement des voix des ouvriers, voire des milieux populaires, elle serait la plus affectée par l’abstention sociologique. Mais les conglomérats électoraux sur lesquels s’appuient les familles politiques se sont diversifiés. La droite et le FN réunissent aujourd’hui une part significative des fractions votantes des milieux populaires ; la gauche, particulièrement le Parti socialiste (PS), est désormais bien implantée chez les 50-64 ans, dont on a vu qu’ils votaient beaucoup, mais aussi chez une fraction des cadres (en particulier du public) et chez les diplômés. »

La hausse constante de l’abstention des dernières années « modifie la nature des campagnes : le but a longtemps été de persuader les électeurs « médians », « hésitants », « modérés » ou « stratèges » ; désormais, il est devenu prioritaire de mobiliser son propre camp. » Et pour cela, encore faut-il lui proposer un solide contenu politique.

En marge de l’armée régulière

Face à cette gauche élargie défaillante, il est temps de se poser pour prendre le temps de l’analyse. Et pour cela, un retour historique s’impose. Un homme avait déjà fait ce constat. Il a énormément écrit sur la déliquescence d’une gauche qui, à l’époque, prenait la voie du réflexe stalinien. Eric Blair, plus connu sous le nom de George Orwell, « tenait à œuvrer « en marge de l’armée régulière », tranchait dans le lard des altruistes d’estrades, des communistes sur coussins de soie et des anarchistes de bibliothèques. Ode au socialisme du quotidien », rappelle Max Leroy dans son article « Orwell, pour un socialisme populaire » (revue Ballast – 18/03/15).

À son retour de la guerre d’Espagne, « ce qu’il a vu conforte ses convictions : le socialisme se doit d’être démocratique. » L’auteur de La Ferme des Animaux a proposé une lecture cinglante d’un système qui aujourd’hui encore pourrit les partis de la gauche : dans beaucoup de fermes, les cochons sont restés rois. L’apparatchik moderne n’a rien à envier à ses prédécesseurs soviétiques. Si le Mur de Berlin est tombé, il persiste encore dans de nombreuses têtes. C’est alors la nature même du parti au centralisme démocratique qui est à questionné. Les auto-proclamés « éclaireurs du peuple » ont depuis longtemps éteint les Lumières. Rappelons-le, nous parlons-là de l’ensemble des partis de la gauche. La révolution qu’elle soit prolétarienne ou citoyenne n’aura pas lieu tant que les vieux réflexes persisteront dans cette dérive autoritaire.

Leroy poursuit ainsi son propos : « Et si Orwell refuse l’alternative capitalisme/collectivisme (le premier conduisant à la guerre de tous contre tous, le second à la déportation des « déviationnistes »), cela ne fait pas de lui un social-démocrate cotonneux : son socialisme demeure révolutionnaire mais il refuse de confier les clés de l’avenir à quelque avant-garde professionnelle prétendant représenter les masses qu’elle ne manquera pas d’assujettir. »

« La justice et le banal respect de soi »

Si Orwell a combattu sur le terrain des idées cette gauche à déviance autocratique, il a surtout énormément œuvré à combattre le fascisme. Et son analyse politique s’est affûtée : « Pour enrayer l’essor de la droite et de l’extrême droite, IMG_5516Orwell exhorte à la constitution d’un Front populaire capable d’accueillir « tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer » « . L’idée d’Orwell, c’est de « rallier sous un même étendard la classe ouvrière et la classe moyenne – de l’épicier au fonctionnaire, de l’employé à l’ingénieur, du mineur à l’écrivain précaire – et renverser la ploutocratie élue des États capitalistes ». Ce Front se veut bien plus large qu’un cartel de partis car c’est « un Front qui, sans nier les singularités de chacune des traditions philosophiques et politiques, fédère par-delà les clivages institués autour d’un socle unique, le socialisme – que l’écrivain définit comme « la justice et [le] banal respect de soi » et « le renversement de la tyrannie » (marchande et politique) –, à échelle nationale et internationale. »

Dans son article passionnant, Max Leroy fait le lien avec l’actualité brûlante qui nous occupe aujourd’hui. Face à « la percée fasciste chez les gens du commun. L’écrivain estime qu’il importe de comprendre son ennemi pour le combattre : cris d’orfraies et nez bouchés rassurent plus qu’ils ne résistent. » Orwell éclaire la situation mieux que le fait une ribambelle d’ « experts » de plateau TV.  Si le mouvement fasciste est « effectivement l’instrument du grand capital et l’organe de la classe dirigeante, il est aussi une forme pervertie, dévoyée et infâme du socialisme, et c’est d’ailleurs en cela qu’il parvient à séduire des millions de travailleurs – ceux qu’il persiste à nommer les « honnêtes gens » dans un courrier adressé à une amie anglaise », poursuit Leroy.

 

En 2015, les « honnêtes gens » sont légion. On pourra les accuser de tous les maux. Mais, depuis plusieurs décennies maintenant, le seul mal qui les concerne, c’est cette gauche qui a déserté le terrain et qui s’est accommodée de la lutte des places électoraliste. En pleine crise sociale où les repères sont faussés, où les mots sont galvaudés telle la novlangue de « 1984 », les progressistes de ce pays vont devoir sérieusement réfléchir. Doit-on continuer à foncer ainsi dans le mur en klaxonnant à tout berzingue ? Sachants, moralisateurs de tout poil, lâches, prenez la porte ! Le peuple n’en peut plus de vos leçons visant à les « éclairer ». Sans faire aucun angélisme, les « honnêtes gens » gardent tout de même leur capacité de réflexion. Il est plus que temps d’organiser une résistance de terrain pour faire vivre de belles idées de liberté, d’égalité et de fraternité. Sans rancœur. Sans anathème. Sans mépris. Avec notre outil commun : la Raison en gardant la République comme horizon. Plus que jamais, revenons à l’essentiel pour gagner dans les têtes : faisons vivre le socialisme au quotidien !

 

À voir : du 25 au 29 mars 2015, La Compagnie La Birba présente « La Ferme des Animaux » de George Orwell sur une mise en scène de Joe Sheridan avec Gilbert Ponté au théâtre Pierre Tabard de Montpellier.

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