Il y a 10 ans le Languedoc-Roussillon disait un grand NON à l’Europe de la finance

Il y a dix ans, en 2005, se déroulait en France un référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE) aussi nommé traité de Rome. Malgré un soutien des grands médias nationaux etRésultats_référendum_constitution_européenne de la quasi totalité des partis politiques pour le « oui », c’est bien le « non » qui est arrivé en tête du scrutin avec 54.67% le soir du 29 mai. Le même résultat sera constaté aux Pays-Bas trois jours plus tard (61.6% contre) tandis que d’autres pays comme l’Allemagne ou la Grèce se sont contentés d’une ratification parlementaire. Ce « non » sera synonyme de l’abandon (provisoire) du TCE mais aussi de la fin des référendums en France. Véritable revers pour la classe politique dirigeante et événement marquant le début d’une Union européenne (UE) construite sans le peuple, le vote sur le TCE retrouve dix ans après un écho retentissant avec l’actualité grecque et mérite que l’on s’y replonge d’un point de vue local.

Le TCE, quésaco ?

Le traité constitutionnel de l’Union européenne avait été approuvé par les chefs d’État et de gouvernement des vingt-cinq pays membres, dont Jacques Chirac pour la France, le 29 octobre 2004, à Rome. Censé harmoniser une Union européenne sans cesse plus grande, ce traité harmonise surtout l’emprise de la finance sur l’Ueurovautoursarticle-2E comme le montre le texte : dès l’article I (alinéa 3) le TCE donne le ton : « l’Union offre à ses citoyens un espace de liberté, de sécurité et de justice sans frontières intérieures, et un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée ». « Le marché et la concurrence, ainsi placés au même niveau que la liberté et la justice, résument, dès l’ouverture, une orientation résolument libérale », commentait le journal L’Humanité. En effet « aucune constitution au monde n’affirme ainsi l’obligation de s’en remettre au « marché » (un mot répété 88 fois) et à la « concurrence » (29 mentions) comme principe d’organisation des sociétés », ajoutait L’Humanité dans un article du 27 avril 2005. « Marché », « concurrence », « des termes absents de la Constitution française, dans laquelle on trouve en revanche ceux de « fraternité » ou de « laïcité », ignorés par le traité » rappelait le journal fondé par Jean Jaurès. La notion de liberté s’y résumait quant à elle à la « libre circulation des biens », « des services » et « des capitaux ». Cette « liberté » ne devant pas être  » faussée par des aides accordées par les États membres ». « Ce qui signifie de manière on ne peut plus claire la soumission absolue (…) aux lois du marché ». Pour L’Humanité, tout cela faisait du TCE une véritable « profession de foi libérale ».

Des pour, des pour, des pour et des contre

Le débat autour du référendum de 2005 a largement dépassé le traditionnel clivage gauche/droite. C’est ainsi que l’UMP par la voix de son président Nicolas Sarkozy mais aussi le PS par la voix de François Hollande ont soutenu le « oui » au référendum. On peut aussi citer le PRG, Les Verts (ex-EELV) et l’UDF (ex-MoDem) dans le camp du « oui ». En meeting le 28 avril 2005 dans l’Hérault, à Maraussan, François Hollande, alors premier secrétaire du PS prévenait : « Si la France dit oui, le mouvement sera irréversible et il y aura une Constitution en Europe avant la fin de l’année ». Celui qui est aujourd’hui président de la République disait également : « Il ne faut jamais craindre la démocratie », une phrase qui fait sourire quand on sait désormais son attachement au 49-3. A ses cotés lors du meeting, Georges Frêche annonçait : « la grande armée du oui s’avance » avant de saluer « l’intelligence aiguë » d’Hollande. Le feu président de région avait décidément tout faux.

Daniel Cohn-Bendit était aussi présent à ce meeting régional pour le oui organisé par le PS 34 : « Le non est un piège à cons », avait lancé le député. Il faut dire que Les Verts locaux se sont particulièrement investi dans cette campagne, à l’instar de Jean-Louis Roumégas à l’époque président du groupe des Verts à la mairie de Montpellier. Il avait intitulé sa tribune d’opposition dans le bulletin municipal de mai 2005 : « Pour nous c’est oui ». Le conseiller municipal voyait dans le TCE « un progrès décisif pour la démocratie : Parlement renforcé, initiative citoyenne avec un million de signatures « . Aujourd’hui, on voit les limites de ce « progrès pour la démocratie » avec la Commission européenne refusant les millions de signature contre le traité transatlantique (TAFTA). L’élu vantait aussi un progrès « pour les avancées sociales » mais également « pour l’environnement ». Ces postures hypocrites n’ont pas été sans conséquences au sein du parti se voulMontpellierEuropeant écologiste. « Le Languedoc-Roussillon a vu ses effectifs diminuer de plus de la moitié, passant de 817 à 358 adhérents » entre 2004 et 2005 nous informait le journal Le Monde en titrant : « Érosion militante chez les Verts depuis le référendum européen ». Le PS a aussi vécu une crise. Faute de voir les militants contestataires quitter le navire, la fédération du PS de l’Hérault à dû se résoudre à « faire le ménage », écrivait le Nouvel Observateur. En conférence de presse à Montpellier avec François Hollande, le premier secrétaire fédéral, Robert Navarro, affirmait qu’il fallait « élaguer et couper les bois morts » à propos des militants PS faisant campagne pour le « non ». Georges Frêche lui emboîta le pas : « Il n’y aura pas de martyrs nationaux », « mais on élaguera localement ». Que disait de tout cela le martyr PS de l’élection municipale 2014 de Montpellier, Philippe Saurel, alors qu’il siégeait déjà à la mairie avec Georges Frêche puis Hélène Mandroux ?

Mais Jean-Louis Roumégas n’a pas été le seul à prendre position via le bulletin municipal de Montpellier. C’était aussi le cas de Michel Passet, président du groupe communiste à la mairie : « Un non pour l’emploi », commençait l’élu d’opposition. « La majorité a voté un vœu au conseil municipal du 30 mars pour soutenir les travailleurs de la source Perrier dans leur lutte contre la délocalisation de leur entreprise. Nestlé veut filialiser l’entreprise et ainsi, fermer le site de Vergèze », rappelait d’abord Passet. « Le projet de constitution européenne sur lequel nous aurons à voter, précise dans son article III-137 : « Les restrictions à la liberté d’établissement des ressortissants d’un état membre sur le territoire d’un autre état membre sont interdites. Cette interdiction s’étend également aux restrictions à la création d’agences, de succursales ou de filiales, par les ressortissants d’un état membre établis sur le territoire d’un état membre » », informait l’élu. « Certes, tout ne sera pas réglé par un vote d’un texte mais voter non le 29 mai, c’est aider les “Perrier” et les autres salariés qui luttent contre les délocalisations. C’est se donner les moyens d’agir pour une économie avec l’emploi au coeur. Le Baron Seillières, président du Medef, ne se trompe pas lui, il vote oui », concluait le membre du PCF. Le Parti communiste n’était pas le seul à défendre le non au TCE, on peut également citer le MRC, LO, la LCR mais aussi le FN, le MPF et le RPF.

Un grand NON social et rebelle en Roussillon !

Dans leur étude intitulé « Retour sur le « non » languedocien au traité constitutionnel européen », l’ingénieure de recherche au CNRS Marie-Thérèse Jourda et le politologue Emmanuel Négrier débutent par un constat sans appel : « Alors que l’élite politique régionale était massivement favorable au oui, 62% des électeurs du Languedoc-Roussillon ont voté contre le traité européen ». Avec ce fort rejet du TCE « le Languedoc-Roussillon se situe au quatrième rang des régions les plus hostiles au traité ». Du coté des villes, c’est le non qui l’emporte, à part à Mende en Lozère (49.5%). NonRevenusMême Montpellier qui avait pourtant voté favorablement au traité de Maastricht en 1992 passe du coté du « non » avec 51.4%, un faible pourcentage par rapport à Alès (65.2%), Sète (63.9%), Narbonne (62.5%) ou encore Béziers (61.7%). « Les zones de très forte mobilisation en faveur du non se retrouvent dans les zones rurales suivantes : – les hauts cantons de l’Hérault; – les moyenne et haute vallée de l’Aude; – l’arrière-pays enclavé du Roussillon; – la petite Camargue », analysent les deux auteurs qui en concluent à l’existence d’ « un non rural et agricole ». Pour ce qui est des villes comme Béziers, Alès et Sète où le non à été plus fort qu’à l’échelle de leur département cela s’explique en partie car elles sont « particulièrement marquées par les difficultés économiques, depuis de longues années ».

« Du coté du oui, seule une dizaine de cantons se maintiennent, essentiellement dans la région montpelliéraine et dans le nord de la Lozère. On voit, à contrario ici, que ces cantons sont très marqués par une identité socio-économique particulière : des cantons périurbains aisés. Ainsi, Castelnau-le-Lez, Saint-Clément-de-Rivière, Saint-Gély-du-Fesc ou les Matelles composent ce mini croissant fertile du oui. Le Crès, dont la population périurbaine est moins fortunée (et plus éloignée de la métropole montpelliéraine) est déjà dans le camp du non », nous apprend l’analyse. « Le vote languedocien confirme donc la corrélation entre la situation économique et sociale et la propension à voter non ». Mais cela ne suffit pas à expliquer totalement le vote, pour Marie-Thérèse Jourda et Emmanuel Négrier il faut aussi prendre en compte « les dimensions politiqNon---TCE-PCF-et-oui-PSues et culturelle de la région ». « Il ne s’agit pas ici de mettre l’accent sur l’influence que les élus ont eu sur le vote de leurs concitoyens », dans les villes PS et UMP favorables au oui « le rôle des élus semble n’avoir pesé plus que le poids d’une plume, quand il n’a pas alimenté la ferveur du non » jugent sévèrement les auteurs. « Les trois villes qui ont un vote en faveur du non supérieur à leurs moyennes départementales respectives » qui sont Alès, Béziers et Sète ont des particularités communes. Dans ces villes, le Parti communiste français a très longtemps supplanté le Parti socialiste et le Front national y fait des scores élevés. Malgré une tendance à la diminution de la population, la mobilisation y a été très forte. « Tout se passe donc comme si, reprenant le chemin des urnes après l’avoir laissé pendant plus d’une décennie, une partie non négligeable de l’électorat reprenait en même temps langue avec leurs anciennes cultures politiques protestataires. »

« Ainsi, si les variables socio-économiques jouent un rôle majeur dans l’établissement d’une vigoureuse protestation à l’égard du traité constitutionnel dans la région, elles sont loin de tout expliquer. S’il n’y a pas de fatalité sociale à voter non, c’est que d’autres facteurs, plus historiques, accompagnent cette expression et la renforcent au besoin. En Languedoc-Roussillon, ces facteurs font référence à la grande tradition protestataire du (…) Midi rouge, dont l’expression contemporaine a successivement vu apparaître les versions communiste et frontiste, toutes différentes qu’elles soient. Une culture contre laquelle l’élite politique régionale, massivement favorable au oui, n’a pu opposer le moindre argument décisif ». « On peut en conclure que l’Europe connaît en Languedoc une panne générale de légitimité, sur son projet comme au travers de ses politiques publiques. »

Du « non » au « oui », le déni de démocratie

Suite à l’élection présidentielle de 2007, c’est Nicolas Sarkozy qui est devenu président de la République française. En décembre 2007, à peine quelques mois après son arrivée au pouvoir, ce dernier s’est rendu à Lisbonne pour signer un traité avec les vingt-sept autres Etats membres de l’Union européenne. Il s’agit du traité de Lisbonne qui a été conçu pour remplacer le TCE refusé par le peuple. Il porte aussi le nom de traité modificatif, traité simplifié ou encore de mini traité. Le traité de Lisbonne a deux caractéristiques. La première est sa ressemblance frappante avec le TCE, la seconde est son mode de ratification. Adieu le référendum ! il sera voté par voie parlementaire. La façon de contourner l’avis du peuple est bien ficelée. Pour le gouvernement Sarkozy ce nouveau traité n’est pas considéré comme une Constitution européenne, c’est donc par une révision de la constitution française par le Congrès (Assemblée nationale + Sénat) que l’Assemblée nationale et le Sénat ont pu ensuite voter le traité. Une faille de la cinquième République et une faillite du pouvoir en place. « Le choix du président de la République française de ratifier par la voie parlementaire ce traité, qui reprend l’essentiel d’un texte refusé par référendum, a suscité de nombreuses protestations », annonce Wikipédia. Il n’en a pas fallu moins pour que les défenseurs du non de 2005 repartent au combat contre le traité de Lisbonne.

A Montpellier aussi la mobilisation « pour le respect du Traité Européen » a fait entendre sa voix. C’était le 6 décembre 2007 dans la Salle Pitot. « Tout le monde craignait qu’en demandant à Montpellier d’organiser très vite un premier meeting se soit difficile, et bien votre présence ici ce soir montre que encore une fois Montpellier montre sa capacité à mobiliser sur les questions essentielles. Et nous sommes devant une question essentielle qui est cette nouattac_traite_07-2velle proposition de traité européen qui est à la fois une arnaque de Sarkozy et au niveau européen et deuxièmement une tentative de coup de force », introduisait Yves Salesse (Cuals). Pour Aurélie Trouvé (Attac) : « S’il n’y a pas de référendum mais un passage en force par voie parlementaire ce sera encore un peu plus un écart entre les citoyens et la construction européenne ». « Si nous sommes là ce soir c’est parce que l’on ne respecte pas un principe de la République » se lamentait Denis Brouillet (Mars).  « Tout ce qui concerne l’Europe nous concerne très directement, notamment lorsqu’il s’agit de la démocratie », « 80% des lois qui s’appliquent dans notre patrie républicaine viennent de la commission européenne, par conséquent, tout ce qui concerne le fonctionnement de l’Europe implique directement la nature ou non démocratique de notre propre pays », rappelait le sénateur Jean-Luc Mélenchon (PS/PRS), avant de citer une interview de Nicolas Sarkozy dans un journal anglais « Il dit : des référendums sur le nouveaux traité européen seraient dangereux et perdants en France, en Angleterre et dans d’autres pays. Il y a un gouffre entre les peuples et les gouvernement ». « Ce sont les propos d’un cynique », en concluait Mélenchon qui laissa ensuite la parole au PCF, aux Alternatifs mais également à José Bové.

Malgré la création d’un Conseil national pour un référendum, la mise en place d’appels à signatures et la tenue d’événements de ce type, la révision de la constitution a bien été actée par le Congrès. Localement tous les députés UMP de l’Hérault ont voté pour (Jacques Domergue, Jean‑Pierre Grand, Robert Lecou, Gilles d’Ettore et Elie Aboud). Coté PS c’est la division qui a pris le pas, alors que la consigne du parti était l’abstention (pour le traité, contre la méthode), André Vézinhet a voté pour, faisant de fait de cet ancien président du conseil général de l’Hérault un allié de circonstance pour les élus de l’UMP. Son successeur à la tête du département, Kléber Mesquida, avait en revanche voté contre. Au niveau des sénateurs, Raymond Couderc (UMP) et Gérard Delfau (PRG) ont voté pour alors que Robert Tropeano (PS) s’y est opposé. Pour son passage uniquement devant l’Assemblée nationale quelques jours plus tard, les mêmes députés UMP ont une nouvelle fois apporté leur soutien à la ratification du traité. Il en est de même pour André Vézinhet qui a imité François Hollande et Manuel Valls qui ont suivi la nouvelle consigne du PS alors que Kléber Mesquida était cette fois absent du vote. Le 7 février 2008 a donc eu lieu la ratification du TCE, pardon, du traité de Lisbonne. Même quand le peuple dit non à l’élite, l’élite finit-elle toujours par avoir le dernier mot ?

Un NON inOXIdable

Dix ans après, la Grèce est appelée à se prononcer sur les propositions de l’Union européenne, la Banque centr11707681_1156513964375776_411649357080823092_nale européenne (BCE) et le fond monétaire internationale (FMI), la fameuse Troïka connue pour la mise en place de politiques d’austérité anti-sociales. Le peuple grec a rejeté massivement avec plus de 61% pour le non (oxi en grec) les modalités de la Troïka. Avec cet « oxi », c’est le non français qui prend sa revanche. Derrière ces deux référendums, la même question était finalement posée : les intérêts de la finance ou l’intérêt général ? Les Grecs ont choisi avec Syriza. En Espagne, Podemos crée une percée citoyenne mettant à mal le bipartisme. Qu’ils bâillonnent le Midi rouge, voici venir la Méditerranée des peuples !

 

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