L’éducation populaire se cherche un avenir dans le passé

Dans une ville comme Montpellier où le taux de pauvreté atteint plus de 25%, la crise sociale est plus prégnante qu’ailleurs. Les poches de résistance semblent réduites à peau de chagrin devant le dénuement d’un grand nombre d’habitant-e-s. Dans ce contexte, l’éducation populaire devrait constituer le noyau dur d’une réelle transformation sociale. Mais comme ailleurs, les acteurs de l’ « éduc’ pop' » courent après un quotidien où la marchandisation des formations a pris le pas sur l’émancipation de l’être humain. À un mois du 11ème congrès des Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active (CEMEA) à Grenoble, l’antenne montpelliéraine a organisé une rencontre avec Jacques Ladsous. Le résistant et pédagogue est revenu sur l’histoire des CEMEA et de l’éducation populaire en donnant son analyse de leur évolution. Un véritable bain de jouvence militant. 

thumb_IMG_6516_1024Mercredi 8 juillet 2015, 18h. Le Gazette Café s’emplit doucement. Éducateurs, formateurs, animateurs de l’éduc’ pop’ et autres citoyens prennent place dans ce nouveau lieu branché de Montpellier. À la tribune, François Moreau, nouveau directeur des CEMEA Languedoc-Roussillon, présente à l’assemblée, les yeux pleins d’admiration, Jacques Ladsous. Sur une même estrade, deux générations d’éducation populaire dont la seconde a besoin, en ces temps de perdition militante, de l’expérience de la première. Né en 1927, Ladsous s’est engagé à 17 ans dans le maquis quand la barbarie nazie sévissait en Europe. À la Libération, il fait partie de ceux qui crée le premier camp de vacances du nom d’André Portes, un camarade mort en déportation. Le camp de vacances devient vite une association : « Camarades de la liberté ». Cette expérience résume à elle seule le pédagogue tout en malice et engagement.

Les problèmes financiers sont récurrents et les « Camarades de la liberté » décident de créer une troupe de théâtre pour récolter des fonds. Problème : il faut un véhicule. En louer serait trop cher alors Jacques Ladsous profite de la venue du général De Lattre de Tassigny pour s’inviter à l’événement, l’approcher et lui demander une voiture. Ce qu’il obtiendra, carburant compris ! « C’est un homme d’engagement, l’argent n’a pas été son moteur. Il met en conformité ses paroles et ses actes », conclut le jeune directeur des CEMEA de la région avant de donner la parole à son aïeul.

Maquis social

À 88 ans Jacques Ladsous n’a absolument rien perdu de sa fougue militante. Il intervient toujours à Grigny en région parisienne et fait même du rap avec les jeunes. L’homme qui a côtoyé de près Gérard Philippe (celui qui l’a aidé à placer sa voix), Jean Vilar, créateur du festival d’Avignon en 1947, ou encore Gisèle de Failly, la pédagogue qui a fondé les thumb_IMG_6525_1024CEMEA. Alors qu’avec le temps son corps trahit, « un copain m’a dit de m’efforcer de transmettre », raconte Ladsous. Et il pose directement, les principes qui fondent sa pédagogie : « c’est quand les gens font quelque chose qu’on apprend à condition qu’on essaie de comprendre ce qui fait agir. »

Sa première expérience pédagogique, il la puise dans le maquis. Jacques Ladsous raconte cette période de sa vie où tout a commencé : « Où est-ce que j’ai appris le vivre ensemble ? Au maquis dans la montagne noire ! Quand j’y suis arrivé à 17 ans alors que mon frère avait rejoint De Gaulle à Londres, mon père m’a dit d’aller voir ma tante qui m’ a branché sur le maquis. J’étais un peu jeune pour porter le fusil alors on m’a mis à autre chose : m’occuper des enfants qui avaient de 8 à 15 ans. Et il y a une seule chose que je savais faire : jouer. Et comment faire avec des gens terrorisés ? On s’est décidé à jouer et se raconter des histoires. On a ensuite proposé aux paysans de les aider tout en s’amusant. En jouant ensemble, en vivant ensemble, on arrivait à tenir le camp et à penser à l’avenir. Mon père m’avait inculqué la nécessité de tenir compte des autres. »

« Les autres » seront présents encore longtemps dans la vie de Ladsous qui poursuit son récit : « À la Libération, il y avait deux idées fortes : l’éducation populaire et l’éducation nouvelle. À ce moment, l’éducation populaire a eu son temps où tout a explosé partout. À la Libération, le Conseil national de la résistance (CNR) nous disait de nous retrousser les manches c’est le moment de reconstruire en ne laissant personne sur le bord de la route. Stéphane Hessel est celui qui nous a le plus poussé à faire une reconstruction en faisant confiance aux gens. Si on ferme une porte à clé, on empêche les autres d’accéder à soi », continue celui qui laisse la porte de son appartement de région parisienne constamment ouverte. Une fois la France quelque peu rétabli, les mentalités évoluent « et dès les 30 Glorieuses, les gens n’ont repensé qu’à eux et la formation professionnelle est devenue un marché. »

Permettre d’exister

Après l’expérience du premier camp de vacances, Ladsous et ses camarades ont dû se former « et je suis arrivé au CEMEA. J’ai alors appris que le regard sur l’autre n’était pas un regard de jugement mais de partage. On ne peut jamais faire de l’éducation tout seul. C’est ensemble que l’on doit progresser et c’est là qu’une socialisation peut exister. » Mais le temps n’était pas encore aux appels d’offres des collectivités et la pédagogie était au cœur de l’organisme d’éducation populaire. « À l’époque nous faisions nos formations en internat. Nous vivions donc les soirées et les levées et ce sont des moments importants de vivre ensemble », poursuit Ladsous qui a fait du rap avec Coulibaly, acteur funeste des attentats du 11 janvier dernier. Mais le pédagogue tient à rappeler que « tout le monde ne prend pas le même chemin. On sait dire du mal des gens et on ne sait pas trouver le bien. Peut-être est-on trop esclave des médias », énonce-t-il avant de constater que « dans beaucoup d’endroits, on ne sait plus faire une équipe et du vivre ensemble même au CEMEA où je suis entré en 1947. »

Les principes fondamentaux sont qu’ « on ne peut pas éduquer quelqu’un comme un individu unique » et qu’il faut « se rendre compte que celui qui naît, naît dans un environnement qui est aussi important pour son éducation que des éducateurs professionnels. ZooProject-TunisIl faut aider les parents à se débarrasser de l’idée que l’enfant doit être le meilleur. Il faut permettre d’exister. » Jacques Ladsous n’en démord pas : « Il y a toujours chez quelqu’un un potentiel à utiliser. Tout homme a envie de progresser, tout homme peut être heureux dans ce qu’il fait. Mais le travail est devenu pour certains une corvée. »

Le pédagogue livre deux anecdotes illustrant son propos sur ce « permettre d’exister ». Alors qu’il était à la tête d’une structure, il a convoqué les parents d’un jeune dont il avait la charge. Mais personne ne vient au rendez-vous excepté un grand gaillard qui se pointe dans son bureau : le père Joseph. Et l’homme de foi de lui lancer : « les pauvres, on ne les convoque pas, on va à leur rencontre ! » expliquant ainsi à sa manière qu’il fallait s’y prendre autrement. « Convoquer quelqu’un, c’est donner l’impression qu’on lui reproche quelque chose. Je suis donc allé boire un café chez eux », raconte Ladsous. Dans une autre expérience professionnelle, un centre de jeunes, où il était éducateur, un groupe s’empoigne : « Je leur ai demandé ce qui se passait et nous avons échangé. Mais j’ai fait la connerie de ma vie ! Je suis allé répondre au téléphone quand la secrétaire est venue me dire que quelqu’un voulait me parler. Les jeunes ont alors compris qu’ils étaient moins importants et donc pas préférés par moi alors que je me suis invité dans leur groupe », analyse Ladsous. La bande est alors repartie de plus belle devant cette négation d’exister à ses yeux.

L’urgence de la gestion

Jacques Ladsous est un acteur précieux qui peut rendre compte de l’évolution de phénomènes sociaux. « Je suis surpris qu’aujourd’hui qu’au travers des moyens modernes intéressants, on soit soumis à la nécessité de répondre vite. Par exemple, quand je reçois un message électronique, je ne réponds pas aussitôt parce que je réfléchis. Leur urgence est relative car c’est faire en temps réduit sous prétexte de performance et d’évaluation. » Une analyse qui se confronte à la réalité du travail social : « Par exemple, dans un foyer d’accueil, il faut donner du temps aux gens pour qu’ils se thumb_IMG_6523_1024remettent. Pour que les choses avancent, il faut du temps. Là où je travaillais, on a eu une nouvelle directrice qui disait aux gens : « Posez-vous ! On parlera de l’avenir plus tard. » De son côté, le conseil général nous a dit : « vous avez passé les six mois ! » C’est administratif, règlementaire et ce n’est pas humain ! Il nous manque le côté humain des choses. » Et l’homme de conseiller de ne « pas prendre les grilles d’évaluation dans les institutions mais de faire ses propres grilles ! ».Pour Jacques Ladsous, « merde aux règlements administratifs ! Il suffit de déceler où sont les portes ouvertes, il y en a toujours », dit-il l’œil malicieux.

Rétablir la solidarité dans l’action

Quel avenir pour l’éducation populaire ? Jacques Ladsous reconnaît qu’ « à une époque, nous étions portés par l’opinion publique. Tout seul, on ne peut rien mais à plusieurs, on peut. Les lieux de vie et d’accueil redonnent du sens au vivre ensemble. » Son constat est cinglant pour un mouvement de pensée qu’il a servi toute sa vie : « Aujourd’hui, il manque d’imagination, il manque un goût d’aventure. Aider les jeunes à trouver leur place dans la société passe par un travail d’équipe dans une réflexion. La rencontre, c’est très important. Avec les jeunes de Grigny, on aimait chacun la musique et nous avons fait du rap. Avec le rap, j’ai fait du français et de la littérature où je leur ai fait découvrir François Villon, un voyou. Il y a une grande solidarité à partir du moment où on trouve l’élément qui unit ! »

Le pédagogue livre ses conseils aux jeunes salarié-e-s venu-e-s l’écouter : « Il faut créer des conditions de travailler Affiche-n°-2-congrès-des-Ceméa_copi-200x300autrement. Tout seul on ne peut pas. Enseignants, animateurs, éducateurs, on est à même de présenter des expériences et de les réunir. C’est possible mais c’est prendre le risque de heurter ! » Mais pour mettre en œuvre une réelle innovation sociale, les acteurs de l’éducation populaire doivent revenir aux fondamentaux. « Au prochain congrès de Grenoble des CEMEA, il ne faut plus d’orientations de complaisance. J’ai souffert de voir des engagements premiers se perdre dans la nécessité d’une Gestion avec un G majuscule. Je ne suis pas contre la gestion mais je ne suis pas et ne veut pas être esclave de cette gestion. Il faut savoir refuser des choses qui trahissent nos idées », rappelle le résistant. « Il faut avoir en tête qu’un organisme s’il perd la notion de mouvement, il perd la notion de combat ! Il faut rétablir la solidarité dans l’action. Ce qui m’intéresse, c’est d’être à l’aise dans ce que je fais. Comment on peut travailler ensemble pour la transformation sociale ? Quitter le couperet de la marchandisation du social pour retrouver l’ouverture ! »

 

Alors, quel avenir pour l’éducation populaire à quelques mois des élections régionales sachant que c’est la Région qui finance la formation professionnelle, principal subside des acteurs de l’éduc’ pop’ ? Les CEMEA sont un exemple intéressant de par leur histoire et leur engagement originel. « Nous avons eu la vision d’un mouvement important, qui aurait un but non seulement pédagogique, mais social. Nous avons pu relier ces deux idées, l’idée psychologique, personnelle, et l’idée sociale », écrivait Gisèle de Failly. Comme ce soir-là en donnant la parole à Jacques Ladsous, c’est en puisant dans le passé que l’éduc’ pop’ trouvera un avenir et proposera sa vision sociale.

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