Pas d’étincelles militantes à l’Explosive Pride !

Samedi 11 juillet, 20 000 personnes ont défilé à Montpellier pour la XXIème marche des diversités, nouvel intitulé des mythiques « Gay pride ». L’événement est cornaqué par l’incontournable réseau Lesbian and Gay Pride (LGP) Montpellier emmené par le premier des mariés du mariage pour tous : Vincent Boileau-Autin. Cette année, l’événement a été axé sur l’ « Explosive Pride », une gigantesque soirée électro à l’Arena de Pérols. Si la fête était placée tout en haut de l’affiche, les revendications politiques sont restées en coulisse.

KeithHaringLe mouvement homosexuel n’aurait-il donc plus rien à revendiquer depuis le mariage pour tous, mesure légitime mettant fin à la discrimination d’une partie des citoyen-ne-s de la République ? Les mots d’ordre et les banderoles brandies dans les différentes manifestations LGBT du pays pourraient le laisser croire. Ainsi, à Paris, deux marches ont été organisées : l’une officielle, l’autre regroupant « quelques militantes lesbiennes et féministes » appelant « à une Assemblée générale invitant toutes celles et ceux qui ne se reconnaissaient plus ou pas assez dans la désormais traditionnelle Marche des Fiertés », écrit Gwen Fauchois dans Le Plus du Nouvel Obs dans un article titré : « Gay Pride : où sont les revendications politiques ? Notre « Pride de nuit » les rappelle. » L’idée est de « constituer un collectif d’individuEs et d’organisations à même de porter des discours oubliés par la marche officielle des Fiertés : notamment la lutte contre le racisme et l’islamophobie, y compris au sein de nos communautés et la lutte contre la précarisation juridique, sociale ET économique de nos vies. »

Revendications ? Non, peopolisation  !

À Montpellier, les revendications politiques n’ont pas brillé sous les lumières multicolores de l’Explosive Pride. Les acteurs associatifs semblaient eux aussi relayés en seconde classe. Ainsi, les associations bénéficiaient d’un village militant sur la place du Peyrou réduit à quelques tables faisant plus penser à une réunion de camping. Point de barnums pour celles et ceux qui agissent au quotidien à Montpellier autour des problématiques LGBT. Les chars du défilé étaient en grande partie une campagne publicitaire de lieux commerciaux (bars, discothèques). Mieux, un char wm_zoom_Keith_Haring_Untitled__c_FondationCarmignac_01était dédié à l’Explosive Pride où les retardataires pouvaient acheter en prévente leur place pour la soirée officielle. Pour y assister, il fallait tout de même débourser 25€ par tête de pipe !

Vincent Boileau-Autin s’en défend dans sa prise de parole publique. Les bénéfices de la soirée serviront aux acteurs associatifs de terrain, promet-il debout sur le char de tête aux côtés de Philippe Saurel, maire de Montpellier. Le paradoxe ne semble pas gêner le responsable de la LGP : c’est bel et bien Philippe Saurel qui met à mal le travail des associations en baissant d’en moyenne 10% leurs subventions ! Le maire qui a aussi un hôte de choix dans son équipe municipale en la personne de Lorraine Acquier, ancienne égérie locale de La Manif pour tous. D’ailleurs, l’hyper-maire sera hué sur la place de la Comédie. En attendant, d’autres œuvrent en s’organisant dans le Collectif des acteurs de la vie associative de Montpellier pour se battre afin que la mairie considère mieux les associations.

Sur le char, la LGP a fait aussi monter Hélène Mandroux, maire honoraire de la ville, qui a certes célébré dans le chahut médiatique le premier mariage pour tous mais dont on attend toujours les prises de position publiques en matière d’adoption par les couples de même sexe. Dans ce carré VIP qui surplombe le peuple LGBT, on retrouve aussi des acteurs européens et américains de l’InterPride ainsi que Cyrille Eldin, connu pour ses prestations télévisuelles dans Le Supplément et Le Petit Journal de Canal+. Boileau-Autin justifie sa présence comme membre d’honneur de l’événement « parce qu’il a fait un don à l’association. » Les militant-e-s qui cotisent et font des dons depuis plusieurs années à la LGP n’avaient qu’à travailler à la télévision pour avoir eux aussi leur place d’honneur !

Du F.H.A.R. à l’Explosive Pride

Finalement, la marche revendicative n’a pas été le fait marquant de la journée qui a été détournée de son objectif initial. Elle constituait en quelque sorte un joyeux « before » du « plus grand dancefloor d’Europe » comme l’annonçait le site officiel de thumb_IMG_6556_1024l’Explosive Pride : « La plus grosse Pride© de région débutera en fin de journée et se terminera de façon à vous propulser jusqu’à la Park&Suites Arena dès l’ouverture à 21h. » La LGP a vu en grand pour sa sauterie sponsorisée, entre autres, par Air France, le Crown Plaza, Pullman, Mercure ou encore Odysseum : « Plus de trente danseurs, des performances en live, un concert, des milliers de confettis et de ballons, et même… un feu d’artifice à l’intérieur de la salle rendront la soirée explosive ! Et pour que la fête soit encore plus belle on vous réserve un spectacle de lumière comme vous n’en avez jamais vu avec un arc-en-ciel lumineux de 160 mètres de long, et bien plus encore… « 

Malgré cette débauche de moyens et une campagne d’affichage relancée au dernier moment d’après ce que Pas de roses sans épines ! a pu constater sur le terrain, la fête n’a pas été à la hauteur des 9 000 danseurs attendus à  l’Arena. « Ça a été un flop ! », confie un participant à ce bide à 25€ l’entrée.« On n’était pas plus de 2 000, l’Arena était complètement vide ! », poursuit le fêtard avant d’analyser que « cette soirée n’a rien à voir avec l’esprit associatif, c’était juste pour les clubbers. » D’après nos informations, l’Explosive Pride aurait coûtée 100 000€ ! Une hérésie en période de disette budgétaire associative. Cette soirée doit questionner Page_l_antinorm_pdf_gratuit_197212_N1_couverturesérieusement sur le contenu revendicatif et l’évolution du mouvement homosexuel. Il est effectivement loin le temps du Front homosexuel d’action révolutionnaire (F.H.A.R.) fondé en 1971 et qui a marqué l’histoire par son activisme plus que par ses soirées avec « des milliers de confettis et de ballons« .

Itinéraire d’un homo engagé

Daniel Guérin a été un témoin précieux de cette période et se replonger dans ses écrits ravive la flamme militante. « Les cahiers du vent du ch’min » qu’il a écrit en 1983 sur le thème « Homosexualité et Révolution » reste d’actualité. Né en 1904, Guérin se définissait comme bisexuel, père et grand-père. Issu d’un milieu bourgeois libéral, il va forger son militantisme de façon singulière : en ayant des rapports sexuels avec de jeunes ouvriers. « Je ne reniais pas, je ne profanais pas mon socialisme quand j’exaltais le phallisme ». Le « phallisme » étant un néologisme de son cru « exprimant le goût du phallus. » Sa démarche toute personnelle faisait de lui un être entier : « car j’étais venu au socialisme par le phallisme », écrit-il dans Eux et lui (1962). « Ce ne furent pas la pitié, la fraternité débordant de mon cœur, ce ne fut pas la lecture de théoriciens, entreprise beaucoup plus tard, éclairante comme une ablation de la cataracte, non plus qu’une injustice sociale ressentie dans ma propre chair qui avaient fait de moi un socialiste. Mais d’avoir, de bonne heure, recherché la compagnie des jeunes prolos (…) porté avec eux le lourd sac de camping, (…) fondé avec eux les auberges de jeunesse, pris avec eux des trains sans billet, (…) gueulé avec eux dans les HOMOSEXUALITE-ET-REVOLUTION-DANIEL-GUERINcombats de boxe, (…) noué avec eux des liens plus intimes que n’eussent été ceux de l’atelier ou de l’échafaudage », poursuit-il.

En se frottant – au sens propre comme au figuré – à ces homos-prolos, Guérin a découvert la lutte des classes en les ayant « entendus, tant de fois, pester contre leur boulot, (…) contre le proprio, avoir sondé le vide de leurs poches ou de leurs portefeuilles, avoir admiré leur instinct de classe, leur robuste bon sens, leur merveilleuse faculté d’adaptation au monde, leur ingéniosité combinarde, leur gaieté invincible en dépit d’une chienne de vie. » « Ma promiscuité avec eux me plaçait au centre de l’atelier humain », résume-t-il en une formule l’essence de son engagement militant. Dans quels milieux professionnels évoluent donc les leaders de la LGP Montpellier pour proposer l’Explosive Pride à un prix d’entrée exorbitant ?

Changer la vie ?

Daniel Guérin était un homme de gauche, pas celle aujourd’hui au pouvoir qui galvaude l’idée même et de progrès social. Ainsi, il percevait la lutte homosexuelle dans un contexte globale.  » (…) l’écrasement de la tyrannie de classe ouvrirait la voie à la libération totale de l’être humain, y compris celle de l’homosexuel », écrit-il. « Il s’agit donc de faire en sorte que la plus grande convergence possible puisse être établie (…) Le révolutionnaire prolétarien devait donc se convaincre, ou être convaincu, que l’émancipation de l’homosexuel, même s’il ne se voit pas directement impliqué, le concerne au même degré que celle de la femme et celle de l’homme de couleur. » Pour Guérin, il était indispensable que « l’homosexuel devait saisir que sa libération ne saurait être totale et irréversible que si elle s’effectue dans le cadre de la révolution sociale, en un mot que si l’espèce humaine parvient, non seulement à libéraliser les mœurs, mais, bien davantage, à changer la vie. » L’appel du collectif lesbien de Paris ne propose, ni plus ni moins, que de revenir à cette lutte globale pour une réelle transformation sociale. Paraphrasant Jean Ferrat, on peut même dire que la femme est l’avenir du mouvement homosexuel.

À l’époque de Guérin, changer la vie était une question vitale en regard de la répression des homosexuels. Les chiffres qu’il livre sur la profession des condamnés pour « délit » homosexuel sont flagrants. En 1971, « 55% étaient des hommes du peuple, salariés à titres divers (contre 61% en 1953-55). Les ouvriers à eux seuls représentaient 40% de ce chiffre (contre 42% en 1953-55). Ainsi, contrairement à la légende, l’homosexualité n’est pas un « vice » de riche. » Au contraire, « beaucoup d’homosexuels, issus des classes privilégiées, professent des opinions contre-révolutionnaires. Ils s’assurent ainsi pour leurs escapades érotiques la tolérance, voire la protection du pouvoir. Ils s’arrangent pour échapper, de par leur statut social ou leur renom culturel, aux persécutions homophobes. Leur fortune leur permet de s’approvisionner sans risque ni peine en chair fraîche. D’ailleurs on ne devrait pas trop leur en vouloir puisque l’âge ou un physique médiocre leur interdisent les conquêtes masculines gratuites », égratigne Guérin de sa plume acerbe.

Homo politicus versus homo œconomicus

À ceux qui rétorqueront que la lutte des homos ne doit pas être politique, c’est qu’ils oublient qu’en face, l’enjeu reste politique ! Guérin constatait déjà qu’ « un brutal retour de flammes pourrait succéder à l’actuelle permissivité. Et d’autant plus aisément que cette régression serait accompagné sur le plan politique par un retour en force de t-shirt-obey-tees-limited-series-keith-haring-haring-eyes-whitel’extrême-droite. » Le retour des fanatiques n’est jamais loin : « Ne cessons d’être sur nos gardes », prévenait-il. Et son analyse reste toujours aussi brûlante : « la société bourgeoise, fondée sur la famille, ne renoncera pas si facilement à l’un de ses derniers remparts.«  La réaction de La Manif pour tous à l’égalité des droits au mariage est avant tout une réaction de classe ayant des valeurs d’extrême-droite.

Les homos n’échappent pas au phénomène de dépolitisation généralisée dans la société. D’ailleurs, le « milieu » s’est construit en dehors de tout schéma de pensée politique. Guérin se faisait éminemment critique sur son évolution : « Par ailleurs, l’émancipation récente, la commercialisation de l’homosexualité, la poursuite superficielle du plaisir pour le plaisir ont engendré toute une génération d’éphèbes « gays », foncièrement apolitiques, raffolant de gadgets stimulants, frivoles, inconsistants, inaptes à toute réflexion profonde, incultes, toujours bon pour une « drague » au jour le jour, pourris par une presse spécialisée et la multiplicité des lieux de rencontre, des petites annonces libidineuses, en un mot à cent lieues de toute lutte des classes – même si leur bourse est dégarnie. Lors d’une algarade toute récente entre journalistes de cet acabit, les moins pollués par cette récupération capitaliste de l’homosexualité, ont été injurieusement traités de « gauchistes » par leurs adversaires. »

 

En plus d’être un bide retentissant, l’Explosive Pride n’aura vraiment pas fait d’étincelles militantes. Pire, elle donne à voir la caricature de l’homo branchouille clubbant jusqu’au petit matin. Le mot d’ordre officiel : « Marcher pour ceux qui ne le peuvent pas » sonne aussi creux qu’un discours d’Hélène Mandroux tant il n’a pas été soutenu par un argumentaire politique. Les acteurs associatifs accepteront-ils encore longtemps d’être les garants d’une utilisation aussi mercantile et commerciale de la lutte homosexuelle à Montpellier ? Les enjeux restent immenses pour une pleine et entière reconnaissance de la cause non seulement des homos mais aussi des bisexuels et des transexuels. Dans un contexte social tendu, le repli communautaire serait le choix le plus désastreux à faire. À quand une véritable convergence des luttes des discriminations plutôt que des soirées sur-vendues qui font pschitt ? Gageons que les conférences de l’InterPride Wolrd qui auront lieu l’année prochaine à Montpellier porteront de vrais mots d’ordre militants.

 

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Les illustrations sont empruntées à Keith Haring.

Une réflexion sur “Pas d’étincelles militantes à l’Explosive Pride !

  1. Entre défendre les droits des personnes quelque soit leur inclinaison sexuelle et dire comme l’ami Guérin que la famille est une idée bourgeoise, il faut n’avoir rien compris au film de la Vie. Toutes les idées, tous les mots peuvent être pervertis, et la haute bourgeoisie n’est pas en reste. Mais les valeurs de solidarité, d’amour et d’amitié n’excluent personne et surtout pas la famille. C’est justement parce que ces valeurs ne sont pas respectées dans une société basée sur le rapport dominants/dominés que nombre de familles sont à la dérive. Affaire à suivre.

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