Sébastien Denaja, le député censeur

Jusqu’en février 2016, la France est donc en état d’urgence. Un état d’exception qui confère des pouvoirs étendus aux forces de l’ordre sous la houlette des préfets. Le pouvoir judiciaire est quant à lui réduit à sa portion congru tandis que les libertés se rabougrissent à vue d’œil. Perquisitions en pagaille, assignation à résidence, interdiction de manifestations, le pays est plongé dans un état sécuritaire sans précédent. Et cela grâce à des députés qui obéissent à l’exécutif le doigt sur la couture du pantalon. Dans l’Hérault, le député Sébastien Denaja a participé allègrement à ce déni de liberté voulant même le rétablissement de la censure. Portrait d’un député censeur.

thumb_IMG_8241_1024« Être élu, c’est rendre des comptes », aime à dire Sébastien Denaja, député de la 7è circonscription de l’Hérault (La Marseillaise – 12/09/15). Pourtant des comptes il ne s’est pas précipité pour en rendre afin de justifier l’amendement scélérat qu’il a, avec d’autres, proposé dans le cadre du projet de loi sur la prorogation de l’état d’urgence. Ainsi, Denaja a défendu le rétablissement pur et simple de la censure ! L’amendement n°CL41 fait froid dans le dos : « Le décret déclarant ou la loi prorogeant l’état d’urgence peut, par une disposition expresse, habiliter les autorités administratives visées à l’article 8 à prendre toutes mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales. »

Le jour même des débats parlementaires, Denaja trouve d’ailleurs que c’est « un amendement de sagesse », comme l’explique un journaliste de Mediapart. La ficelle pour réduire les libertés étant certainement trop grosse, le gouvernement retirera l’amendement. Et le député de défendre le fait « qu’en janvier 2015, des manquements avaient été constatés dans le traitement des attentats dans différentes publications, manquements qui ont pu mettre en danger nos concitoyens et les forces de l’ordre. » (Midi Libre – 22/11/15) Denaja fait ici référence au traitement par BFM TV des attentats de Charlie Hebdo où la chaîne d’informations en continu donnait la position des otages qui s’étaient cachés dans l’épicerie HyperCasher. Une sanction du Conseil supérieur de l’audiovisuel (C.S.A.) aurait été plus adéquate ou même « au lieu de militer pour un retour de la censure, n’aurait-il pas mieux valu proposer un
grand débat sur le traitement de l’information et la responsabilité des journalistes ? », demande Midi Libre. Quoiqu’il en soit l’argument du député est fallacieux. Effectivement, son amendement ne prône pas que la censure des médias mais aussi celle du cinéma et du théâtre ! Mais là dessus, il ne pipera mot.

Député godillot

Le 28 août 2014, Denaja fait partie des signataires de « «l’appel des 200» députés socialistes, ni godillots ni déloyaux » paru dans Le Monde. « Il ne s’agit pas de se montrer sourds aux manifestations d’inquiétude. Mais on ne peut redonner confiance à un pays qui doute par des coups de volant brusques et répétitifs », écrit à l’époque celui qui un an plus tard veut museler la liberté d’expression. L’appel veut aussi un sursaut de démocratie : « La lecture plus parlementaire de nos institutions, qui doit être confortée et renforcée, exige des parlementaires pleinement responsables de l’intérêt général de la gauche et du pays. Nous voulons la réussite de la gauche et nous pèserons ensemble en ce sens. »

Le parcours de Sébastien Denaja est pourtant à l’opposé de l’intérêt général et des idéaux de Jaurès, le fondateur du journal L’Humanité qui, on peut le supposer, n’aurait pas goûté à l’amendement CL41. Élevé à la tielle de Sète, Denaja revendique ses racines de la presqu’île où il a eu un parcours type dans l’appDenaja-Tielles-Delgaareil du Parti socialiste (PS). « Il a les dents très très longues », affirme un observateur de la vie politique sètoise. Ainsi, Denaja a les yeux rivés sur l’élection municipale de 2020. Pour le moment, il est conseiller municipal d’opposition à Sète ne trouvant donc aucun inconvénient à cumuler avec un mandat de député. Concernant la mairie en 2020, il déclare : « Depuis l’âge de 16 ans, je note et dessine dans des carnets des idées pour Sète. Je trouverai un jour le moyen de mettre ces idées en application. C’est vrai qu’il m’arrive de temps en temps en me rasant de penser à la mairie. Le rapport que j’ai à cette ville est plus passionnel que rationnel. » (Midi Libre – 18/06/15). Le retrait de la liberté d’expression dans la ville natale de Georges Brassens a-t-elle été crayonnée par le jeune Denaja ? Mystère et boule de tielle.

Pour ce qui est de son activité de député, la pratique est bien éloignée de la théorie de « l’appel des 200 ». Ainsi, Denaja déclare avoir « toujours été solidaire des décisions du gouvernement. » En jetant un œil sur son activité parlementaire, on constate qu’effectivement, il vote tous les projets de loi du gouvernement. Un vrai député godillot en somme. Ses votes parlent pour lui : au-delà de la censure qu’il a voulu imposer au pays, Denaja est un député va-t-en-guerre et profondément anti-social.

Député va-t-en-guerre !

Le 13 janvier 2015, la France est encore sous le coup des attentats contre Charlie-Hebdo. Les députés sont réunis à l’Assemblée nationale pour une session ordinaire. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale, commence thumb_IMG_4102_1024son propos par un vibrant hommage aux victimes et à la liberté d’expression. « La France de Charlie Hebdo, c’est la France de l’écriture et de la démesure, c’est la France des poètes, des pamphlétaires et des philosophes, c’est la France de l’irrévérence et de la fulgurance. En un mot, c’est la France », explique Bartolone dans une envolée lyrique. Le député Denaja a-t-il déjà l’idée de censurer presse, cinéma et théâtre, muselant cette liberté, ciment de notre République, que Bartolone encense ? Seul l’intéressé a la réponse.

Quoiqu’il en soit, le point suivant est consacré à une « déclaration du Gouvernement sur l’autorisation de la prolongation de l’intervention française des forces françaises en Irak », (l’intégralité des débats à lire ici). Manuel Valls y défend une solution guerrière qui prend aujourd’hui un écho singulier : « Nous devions agir pour affaiblir Daech, donc le terrorisme. Nous devions agir pour permettre aux Irakiens de restaurer la souveraineté de leur pays. Nous devions agir là-bas pour nous protéger ici. Ces objectifs, mesdames, messieurs les députés, n’ont pas changé. » Des objectifs qui ne sont donc pas du tout atteints au regard des derniers attentats à Paris ! Mais Valls n’en démord pas à l’époque : « Après quatre mois d’opérations contre Daech, le rapport de force sur le terrain s’est modifié, en particulier ces dernières semaines. Mais il doit être durablement inversé. L’organisation terroriste conserve en effet l’essentiel de son potentiel militaire. Elle a su adapter ses modes d’action et consolider ses positions défensives. La menace qu’elle fait peser à l’ouest de Bagdad demeure préoccupante. C’est thumb_IMG_4635_1024pourquoi notre dispositif est monté progressivement en puissance. » Cet enchaînement de la violence n’a visiblement pas affaibli Daech qui fomentait déjà une action sur notre territoire. Mais Valls l’affirme : « Nous déployons aussi des moyens de soutien en ravitaillement en vol, en détection et en collecte de renseignement. » De précieux renseignements semblent avoir donc échappé à nos James Bond.

Peu importe, le gouvernement veut montrer les muscles et les députés, Denaja compris, votent sans sourciller répondant à l’appel de Jean-Yves Le Drian qui conclut les débats par : « Voilà pourquoi, mesdames et messieurs les députés, je souhaite, comme le Premier ministre et la quasi-totalité des orateurs qui se sont exprimés, que vous donniez à nos forces les moyens de poursuivre leur action pour assurer notre sécurité face à une menace globale, celle du terrorisme, qui a frappé ces jours derniers Paris. C’est ainsi que nous pourrons l’attaquer à la racine, autrement dit l’éradiquer. » La France reste donc en Irak pour « éradiquer » le terrorisme. L’enchaînement de la violence pour répondre à une autre violence tout aussi aveugle, Denaja le va-t-en-guerre l’approuve sans prendre la parole pour tenter de comprendre un mécanisme d’embrigadement de jeunes français-e-s dans la folie fanatique.

Le 5 mai 2015, Denaja se fait tout aussi discret dans le débat sur la loi renseignement, loi liberticide au possible. Il fait partie de la majorité qui entérine la République du fichage où tous les citoyens sont considérés comme des suspects potentiels, (loi dans son intégralité ici). Il vote aussi pour que les services de renseignement se dote officiellement de moyens inquiétants pour traquer, qui d’ailleurs ? Peu importe, le pas est franchi : les députés commencent doucement leur travail de sape des libertés fondamentales.

Député anti-social

Sur le front de la guerre sociale où l’Hérault, un des départements les plus pauvres du pays, compte des milliers de victimes de la pauvreté, Denaja a choisi son camp : celui des casseurs de conquis socDenaja-Tweet-ANIiaux. Ainsi, le 9 avril 2013, il n’hésite pas à voter pour le projet de loi relatif à la sécurisation de l’emploi. Une loi plus connue sous le nom de loi ANI (accord national interprofessionnel). Pour la députée Jacqueline Fraysse, avec cette loi, « le patronat a obtenu ce qu’il voulait » car « l’ANI est truffé de cadeaux au Medef ». À l’époque, Sébastien Denaja a fait partie de ceux qui ont joliment emballé ces présents tout en s’essuyant les pieds sur les luttes sociales. Interpellé sur les réseaux sociaux pour ce vote, Denaja explique qu’il n’était « pas dans l’hémicycle au moment du vote ». Et c’est donc « par un mécanisme de vote automatique de (s)on groupe » que son vote a été enregistré. Ainsi, sur des lois incontournables, il ne daigne même pas se déplacer dans le cadre de son mandaté de député.

Concernant la loi Macron, tout aussi néfaste pour les conquis sociaux, on imagine aisément l’amertume du député de Sète de n’avoir pu voter car le gouvernement a décidé de profiter du passage en force avec le 49.3. La loi Macron est un joyeux fourre-tout fabriqué sur-mesure pour le patronat : assouplissement du travail le dimanche, libéralisation des lignes de cars, réforme des prud’hommes, libéralisation des professions règlementées, etc. Mais Denaja s’était déjà prononcé en faveur de cette loi. Ainsi, le 20 décembre 2014, quand Midi Libre lui demande s’il va voter la loi, il répond : « Pour la question du travail le dimanche, il ne faut pas inverser l’exception et le principe. Mais passer de cinq à douze dimanches ne me semble pas totalement déraisonnable. (…) Ce qui compte, c’est créer de l’emploi. » La seule chose qui restera dans l’Histoire est que le député Denaja a consciencieusement participé au détricotage social livrant la loi aux mains du grand patronat. Ce qui ne l’empêche pas sur le terrain de sa circonscription de jouer un autre rôle. « L’élu a développé la priorité de son mandat : la défense du service public », écrit La Marseillaise (12/09/15) qui se laisse berner par la communication ne regardant jamais la réalité des votes.

 

« Je pense que dans la circonscription, à l’Assemblée, à Matignon, à l’Élysée, je suis vu comme un type sérieux. C’est ce profil que j’ai choisi et que j’ai construit », confie à Midi Libre (18/06/15) le député qui ne manque pas d’égo. Il est le parfait symbole de cette Vème République qui, s’appuyant sur des partis politiques moribonds, ne représente en aucun cas la conscience et les aspirations citoyennes. Les événements d’hier où, à Montpellier, 2 000 citoyen-ne-s ont bravé l’interdiction de manifester pour joyeusement défiler pour le climat dans les rues de la ville l’ont démontré une nouvelle fois. La brèche entre le peuple et ses élus s’élargit de jour en jour. Concernant Denaja, sa posture est tournée en ridicule par son professeur de droit montpelliérain, Paul Alliès, qui tape sur les doigts de son ancien élève. Dans un article paru dans Mediapart, Alliès y parle de la « faute inexcusable » de son élève évoquant l’amendement sur la censure et l’argumentation vaseuse qu’a fournit Denaja. « Moins que tout autre parlementaire, il ne saurait donc ignorer le droit et son histoire ; en particulier les rapports entre celui-ci et la longue marche de la reconnaissance des libertés publiques », écrit Alliès. « Il ne saurait oublier l’épisode des « Lois scélérates » auquel je consacrais une partie de mon cours d’histoire constitutionnelle en première année de droit. » Sébastien Denaja est désormais à l’initiative de lois liberticides. Tant qu’à l’Élysée il est vu comme « un type sérieux », tout va bien.

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